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Hommage à Josh Kirby

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A l’occasion de la parution de deux interviews de Josh Kirby (1928-2001), nous vous proposons un texte écrit par Alain N. en hommage à l’illustrateur.
 
Josh Kirby nous a quittés. Il avait remporté le British Fantasy Award 1996 du meilleur illustrateur : distinction méritée, quoiqu’un peu tardive, pour un artiste qui avait déjà consacré plus de 30 années de sa vie aux univers perturbés de la science-fiction et de la fantasy. Car il aura fallu attendre le milieu des années 80 pour que son nom soit sur toutes les lèvres du lectorat britannique, lorsqu’il reprit les couvertures des Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Dès lors, succès oblige, son style inimitable fut au service de la majorité des auteurs s’inscrivant dans le courant de la Humorous Fantasy. Âgé de 72 ans, Josh est parti dans son sommeil, discrètement, comme dans la vie. Il était normal que nous rendions hommage à cet homme qui a changé à tout jamais le visage de la fantasy anglaise.
Josh Kirby est né en 1928… originaire de Waterloo, dans la petite banlieue de Liverpool, les désastres de la guerre furent pour lui un déclic involontaire, car c’est au milieu des débris et autres décombres des bombardements incessants que sa vocation émergea. Il passa 6 ans dans une académie d’arts plastiques et se consacra aux portraits. Il devint free-lance, persuadé qu’être portraitiste assurerait confortablement sa vie. Or, c’est en faisant des couvertures de science-fiction que Kirby perça et s’établit comme artiste. Ses premières toiles publiées regroupèrent entre autres l’édition poche de Moonraker de Ian Flemming (1956), et les couvertures qui devaient illustrer la nouvelle mensuelle du magazine anglais Authentic Science Fiction… ainsi, il eut le plaisir de peindre les premières nouvelles de Brian Aldiss, durant l’été 57. De fil en aiguille, il se tailla une place confortable dans le monde réservé des peintres de fantasy (tels que Frazzeta, Vallejo ou Giger). « Je pense avoir peint une couverture pour quasiment tous les auteurs contemporains de SF… cela représente un peu plus de 400 toiles, en tout cas !».
Il aurait voulu être Michelangelo, mais bon… Sa peinture, fortement influencée par Brueghel et Bosch révèle un humour que seul le domaine du fantastique permet de montrer. Aussi, quand on lui proposa de faire la couverture de La Huitième couleur, après lecture du livre, il n’hésita pas et devint l’illustrateur des romans de Terry Pratchett, participant même activement à l’un des romans du Disque-Monde : Eric (Ed. l’Atalante). « Eric à été écrit pour que j’en sois l’illustrateur. Le résultat me semble satisfaisant, mais ce genre de travail prend trop de temps, et je préfère donc l’illustration unique.» Prendre du temps, certes, car Eric comporte 15 peintures originales s’étalant sur des doubles pages. Et Josh Kirby, dyslexique de nature, aimait prendre son temps pour peindre : entre la commande de l’éditeur et la dernière touche à la toile s’écoulaient environ deux mois. Ceci expliquait peut-être son utilisation de peinture à l’huile pour ses tableaux, car il trouvait que cela séchait lentement et que par conséquent, il pouvait opter pour un rapide changement avant qu’il ne soit trop tard… il ne faisait quasiment pas d’esquisses, et il une seule toile.
Le style de Kirby plaît au-delà des limites des lecteurs de fantastique. Il était assez courant pour lui de recevoir des lettres d’étudiants en écoles de peinture, en art moderne ou en art déco… Certains ont même été jusqu’à lui attribuer un style : Le « Kirby Kurl Konstant », qui faisait référence à son coup de pinceau. En effet, le tracé suivi par Josh était toujours curviligne, les lignes droites semblaient absentes de son vocabulaire et de sa perception des choses. L’arrondi permanent donnait une légèreté et un mouvement à ses personnages, qui faisaient qu’on les croyait animés d’une vie propre. On trouve également dans les toiles de Kirby un procédé vieux comme Euclide qu’on nomme la Golden Section. « Je crois que cela fait partie du travail de l’artiste, que de faire perdurer ces traditions… C’est un bel héritage, non ? ».
Pendant plus de trente ans, les toiles de Kirby ont eut un cachet inimitable : « Mon style est resté à peu près le même, tout en étant sujet à des modifications suivant le thème abordé : la Humorous Fantasy ou la Humorous SF nécessitent une approche et une sensibilité vraiment différentes de celle de la SF ou Fantasy conventionnelle. Tous les efforts faits pour s’améliorer vont dans le sens d’une maîtrise, voire d’une excellence, technique, de façon à trouver une manière encore plus étonnante de peindre les choses. » Et surprendre et étonner était une chose que le maître savait bien faire. Pourtant, et alors que Kirby lisait les textes qu’il illustrait en prenant des notes sur les détails qu’il utiliserait pour réaliser sa peinture, certains détails ne collaient pas, et les mêmes personnages pouvaient apparaître différemment d’une couverture à l’autre. « Quand je crée une couverture, je ne veux pas avoir d’obligations. Je suis l’humeur et le ton du texte là où ils m’emmènent, et quand le premier jet est terminé, la ressemblance aux couvertures précédentes peut-être apportée si nécessaire. De cette manière, l’énergie créatrice n’est pas entravée par des détails secondaires. Et puis, j’aime l’humour ! Introduire de l’humour dans l’univers de la fantasy allège le ton de manière plaisante… De plus, cela permet une approche plus ludique dans le travail des couvertures, ce dont je ne peux que me féliciter.» Son humeur lui dictait donc l’originalité, malgré la présence dans ses toiles de tous les détails conventionnels que la SF avait su créer. Libre donc, mais pas à ce point là… « Folklore mis à part, ce sont les premiers pulps américains qui ont forgé les conventions, comme : des femmes vêtues du strict minimum menacées par des aliens aux multiples tentacules ; des héros à la musculature inconcevable ; des cerveaux vivants, dans des bocaux transparents ; des robots ; des vaisseaux spatiaux… Bref tout un tas de choses dont Frank Paul fut le précurseur. À mon avis, les conventions datent de là. Je ne crois pas en avoir créées, j’ai juste apporté ma touche personnelle à des choses qui existaient bien avant moi. »
La relation que Josh avait avec Terry Pratchett était des plus sympathiques. « Je l’ai rencontré à une séance de dédicaces peu de temps après Sourcellerie. Depuis, il me téléphone de temps en temps afin de discuter de son livre en cours, des personnages dont il est particulièrement fier et de l’emphase qu’il faudrait d’après lui donner à la couverture. » De ces couvertures, Pratchett a déclaré plusieurs choses : « Josh se trompe rarement, mais quand il se trompe, c’est légèrement… » (ceci faisant référence aux quatre yeux de Deuxfleur ou à l’apparence de mégère qu’a Mémé Ciredutemps), ou encore « Je n’avais aucune idée de ce à quoi les trolls du D-M ressemblaient, avant que Josh ne m’en montre un… Je n’arrive pas imaginer un D-M sans Josh Kirby (…) Je n’ai fait qu’inventer ce monde, Josh l’a créé. »
Vivant en ermite, dans son petit cottage où un placard lui servait d’atelier, Kirby regardait le monde à travers son imagination vagabonde… sa seule aspiration était de vivre sa vie d’artiste. Rien n’a jamais semblé troubler sa tranquillité, à part peut-être : « L’expression ‘Politiquement Correct’, qui fait référence à la tentative de certains groupuscules pour restreindre la liberté individuelle d’utiliser des mots, des expressions ou des images qui les déstabilisent, ou qui d’après eux les insultent. Il en résulte inévitablement la diminution de variété et de richesse d’une langue, et tout cela gène considérablement la créativité… mais n’est-ce pas le cas de toutes les expressions du même genre ?! C’est d’une certaine manière un ‘ fascisme intellectuel’. Au cours des siècles, il y a eu de nombreuses tentatives pour entraver l’Imagination, aussi, espérons que cette dernière vague en date ne réussisse pas là où toutes les autres ont échoué… Le monde de la fantasy pourrait mourir si l’Imagination vitale n’était pas libre de vagabonder à son gré ! »
Gageons que l’âme de Kirby vagabonde à présent dans un ailleurs de liberté, il l’a bien mérité. 
 
Alain. 29/10/2001 

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